15 novembre 2009

Scénette bucolique

Nicias (AP, IX, 564) pdficon.gif

 

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Virgile écrivant son livre IV des Géorgiques (sur les abeilles) -
Bibliothèque Municipale de Dijon (fin 15e siècle)

 

Il nous reste de Nicias de Milet neuf épigrammes transmises par l’Anthologie. Il vécut au IIIème siècle avant notre ère. Il exerçait la profession de médecin. C’était aussi un poète, ami de Théocrite, lequel lui dédia sa onzième idylle en le qualifiant de “très cher aux neuf Muses”. S’il est difficile, en raison des minces reliques qui nous reste de l’œuvre de Nicias, de souscrire ou au contraire de réfuter l’éloge que lui adresse le prince des bucoliques grecs, l’épigramme que nous avons choisi de traduire ne manque pas de grâce et rivalise avec bonheur, quoique dans un genre beaucoup plus réduit - mais Théocrite lui-même nous a laissé des épigrammes -, avec la saveur des idylles de son grand ami.


A titre de comparaison, nous donnons deux traductions en prose, celle des Belles Lettres et celle de F. Dehèque (1863) :

 

  • Toi qui annonces le printemps riant, verdoyant, paré de couleurs variées, blonde abeille, toi qui, brûlant d’une folle ardeur pour les fleurs de la saison, voles vers la campagne aux exhalaisons enbaumées, dépose ton butin, afin que ta logette aux murs de cire en soit remplie.” (Belles Lettres)

 

  • Blonde abeille, montre-nous que le printemps s’est paré de guirlandes diaprées, butine ses fleurs, vole vers les prairies parfumées, et travaille sans relâche, afin que tes cellules de cire se remplissent des trésors de ton miel.” (Dehèque)

 

Thomas M.

08 novembre 2009

Voeu d'un vanneur de blé aux vents

Andrea Navagero pdficon.gif

  

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Jean-François Millet (1814-1875), Un vanneur
 
 
Né en 1483 dans une famille patricienne de Venise, Andrea Navagero fut conservateur à la bibliothèque de Saint-Marc et historiographe de la République. Sa cité lui confia également d'importantes missions diplomatiques auprès de Charles Quint (1525-1527) et de François Ier (il mourut à Blois en 1529). Humaniste et poète, Navagero a édité chez Alde de nombreux auteurs latins. Il a publié aussi des commentaires sur Ovide. Son "Lusus", recueil d'épigrammes dans le goût de l'Anthologie grecque, est d'une latinité très pure.
 
Voici la traduction en prose que Sainte-Beuve donne de notre épigramme :
  • "Vents qui parcourez l'air d'une aile légère et murmurez doucement à travers les hautes cimes des bois, le rustique Idmon vous offre ces guirlandes et ces corbeilles remplies d'odorant safran. Adoucissez la chaleur, et séparez les pailles inutiles, tandis qu'il vanne son blé sous le coup de midi."

 

Le poète vénitien s'est directement inspiré d'une pièce votive de l'Anthologie grecque attribuée à Bacchylide de Céos (AP, VI, 53), dont voici la traduction des Belles Lettres :

  • "Eudêmos a consacré, dans son champ, cette chapelle à Zéphyr, le plus fécond des vents ; car à sa prière il est venu l'aider à vanner le plus vite possible le grain de ses épis mûrs."

 

Navagero a exercé une influence immense sur les poètes français de notre Renaissance. Ronsard et Du Bellay ont chacun imité la pièce du poète vénitienne, le premier dans son "Bocage" (1554), le second dans ses "Jeux rustiques" (1558). Celle de Du Bellay est incontestablement supérieure, et elle est justement célèbre. Ronsard, quant à lui, a commis une faute de goût impardonnable (cf. la "bouquineuse aisselle"...).

 

  • "Durant l'été que j'ahanne
    A mon fourment que je vanne
    Çà et là sur mes genoux,
    Pour m'avoir, Zéphire doux,
    Eventé de tes deux ailes
    Et le sein et les aisselles,
    Qui me faisaient mal au coeur
    de leur bouquineuse odeur :
    A toi Zéphire, à toi Flore,
    Et à toi compagne Clore,
    En récompense j'appen
    Mon fléau, ma fourche et mon van
    ."

Pierre de Ronsard, "Bocage", 1554.

 

  • "A vous, troupe légère,
    Qui d’aile passagère
    Par le monde volez,
    Et d’un sifflant murmure
    L’ombrageuse verdure
    Doucement ébranlez,
  • J’offre ces violettes,
    Ces lis et ces fleurettes,
    Et ces roses ici,
    Ces vermeillettes roses,
    Tout fraîchement écloses,
    Et ces oeillets aussi.
  • De votre douce haleine
    Éventez cette plaine,
    Éventez ce séjour,
    Cependant que j’ahanne
    A mon blé que je vanne
    A la chaleur du jour
    ."

Joachim Du Bellay, "Jeux Rustiques", 1558.

 

Thomas M.

01 novembre 2009

Nigra sum sed formosa

Asclépiade (AP, V, 210) pdficon.gif

 

Il nous reste une quarantaine d'épigrammes d'Asclépiade de Samos (première moitié du IIIème siècle avant notre ère), l'un des plus importants auteurs de la "Couronne de Méléagre", avec Méléagre, justement, et Callimaque, son grand rival. Il a été le maître de Théocrite. La plupart des pièces qui nous restent de lui sont du genre érotique, spirituelles et légères,  et teintées d'une préciosité toute alexandrine. C'était un bon poète.

A titre de comparaison, voici deux traductions : celle de référence, en prose, de la Collection des Universités de France (Les Belles Lettres), et celle en alexandrins de Robert Brasillach (son "Anthologie de la poésie grecque" est le premier ouvrage à se procurer pour ceux qui voudraient s'initier à la poésie grecque ancienne).

 

  • "Par ses taquineries, Didymê m'a ravi ; hélas ! je fonds comme cire au feu à la vue de ses beautés. Si elle est noire, qu'importe ! Les charbons les sont aussi ; mais une fois allumés, ils brillent comme des calices de rose."
  • "Elle a ravi mon coeur et devant sa beauté
    Je fonds comme la cire au souffle d'une brasier.
    Elle est noire ? Qu'importe ! Ils sont noirs, les charbons,
    Mais une fois pour nous les charbons allumés,
    Ils luisent tout pareils aux roses en buissons."

 

Et pour conclure en beauté, voici l'imitation/traduction partielle qu'en a donné le grand poète Paul-Jean Toulet (Coples, LXI), dont l'inspiration antique n'est pas suffisament connu. Son plus récent éditeur (GF Flammarion) écrit en note que ce poème "traduirait ici un poème d'Asclépiade de Samos". Il me semble que le conditionnel est de trop... :

 

  • "Elle est noire, c'est vrai. Corail ni jameroses (1)
    Ne rient dans sa figure, ou l'or non plus des blés.
    Mais, les charbons sont noirs comme elle. Allume-les
            On dirait un buisson de roses
    .
  • (1) Jameroses : fruits du jambosier, grosses baies rouges sentant la rose.

 

Thomas M.

25 octobre 2009

Tombe de Marcana Vera

Epitaphe de Marcana Vera pdficon.gif

 

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J'ai trouvé cette charmante épitaphe latine dans le recueil intitulé "Tombeaux romains", publié par Danielle Porte aux éditions Le Promeneur, Paris, 1993, pp. 96-97. L'inscription n'est pas datée.

Le quatrain latin est accrostiche (les premières lettres de chaque vers forment le nom de la défunte, Vera). Il est précédé d'une introduction épigraphique dont voici le développement et la traduction :

 
D(is) M(anibus)

MARCANAE

C(aii) F(iliae) VERAE

T(itus) CAESIUS

LYSIMACHUS

CONIUGI SANCTISSIMAE

ET SIBI VIVOS POSUIT

 

  • Au dieux mânes de Marcana Vera, fille de Caius, Titus Caesius Lysimachus a édifié de son vivant [ce monument] en mémoire de sa vertueuse épouse.

 

Voici à titre de comparaison la traduction que Danielle Porte donne de l'inscription versifiée :

 

  • "Veuille le doux printemps t’offrir ses dons fleuris, et s’incliner sur toi le charme de l’été, plein de mansuétude. Que l’automne, toujours, t’accorde de Bacchus les savoureux présents. Que, sur la terre qui te couvre, l’hiver tombe, léger."

 

En ce qui concerne ma propre traduction, je fais juste remarquer que ma rime du troisième vers est un "clin d'oeil" à Ronsard :

 

  • "Le printemps n'a point tant de fleurs,
    L'automne tant de raisins meurs,
    (...)"

 

"Nouvelle Continuation des Amours", 1556.

 

Thomas M.

18 octobre 2009

Tombeau d'un enfant

Posidippe (AP, VII, 170) pdficon.gif

 

Ce poète d'origine macédonienne, né à Pella, fut célèbre en son temps, et Athénée dans son Banquet mentionne deux poèmes épiques dont il serait l'auteur (L'Ethiopie et l'Asopie). Il y a encore peu, tout ce qu'il nous restait de lui - vingt épigrammes - était presque tout entier contenu dans l'Anthologie Palatine. Cependant, des découvertes papyrologiques récentes nous ont restitué 112 épigrammes plus ou moins altérées qui lui sont attribuées (voir à ce propos les travaux de Benoît Laudenbach ICI).

 

Voici, à titre de comparaison, trois traductions différentes qui permettront au lecteur de mesurer les libertés prises avec le texte original :

 

  • Il n’avait que trois ans quand, jouant autour du puits,
    Archianax se laissa attirer par l’image
    Muette de ses traits. La mère arracha vite
    A l’eau l’enfant mouillé et prit soin d’observer
    S’il lui restait encore un petit peu de vie.
    Le bambin n’avait pas souillé les eaux des Nymphes,
    Et il reste étendu au giron maternel,
    Pour y dormir d’un long sommeil.

Traduction de Denis Roques, in "Tombeaux grecs", Le Promeneur, Paris, 1995.

 

  • Agé de trois ans, en jouant autour d’un puits, Archianax fut attiré par la vaine image de ses traits. La mère retira son enfant mouillé hors de l’eau, en cherchant à savoir s’il gardait un souffle de vie. Mais le bambin n’avait pas souillé le séjour des Nymphes : endormi sur les genoux de sa mère, il dort d’un long sommeil.

Traduction de la Collection des Universités de France, Les Belles Lettres, Paris, 1938.

 

  • Un enfant de trois ans, Archianax, qui jouait autour d’un puits, s’y laissa choir, attiré par la muette image de ses traits. Du fond de l’eau sa mère le retira tout ruisselant, pleine d’alarme et cherchant s’il lui restait un souffle de vie. O Nymphes, l’enfant n’a pas souillé votre onde [par son trépas] : c’est sur les genoux de sa mère qu’il s’est endormi du dernier sommeil.

Traduction de F. Dehèque, 1863.

 

Thomas M.